Si les femmes ont inventé la bière, alors ce sont elles que les buveurs d’aujourd’hui devraient remercier. C’est en tout cas la thèse défendue par Florian Gazan dans un épisode de son podcast Ah ouais ? Les questions pas si bêtes de l’actu, diffusé le 27 août 2026 sur RTL, sous un titre qui claque : « Pourquoi, sans les femmes, les hommes ne boiraient-ils pas de bière ? » En une minute chrono, il déroule une histoire qui fait toujours son effet au comptoir. La voici, et nous verrons ensuite ce que les historiens en disent.
Un oubli de boulangère, et la bière est née
Le récit nous emmène en Mésopotamie, vers 9000 avant Jésus-Christ. Des femmes chargées de faire le pain oublient des grains d’orge dehors. L’humidité de la nuit et la chaleur du jour font germer les grains. Pour ne pas gâcher, elles les mélangent à de l’eau et obtiennent une sorte de bouillie.
D’où le premier nom donné à la bière : sicaru, que le podcast traduit par « pain liquide ». Le mot vous dit peut-être quelque chose : une microbrasserie du Nord l’a repris à son compte, la brasserie Sikaru. Détail savoureux, c’est pour boire ce breuvage épais qu’on aurait inventé la paille, afin d’aspirer le liquide en laissant au fond la pâte de céréales.
Des maîtresses cantières, pas des maîtres brasseurs
Selon Florian Gazan, ce sont donc les femmes qui, pendant très longtemps, ont brassé la bière à domicile. Une activité qui leur permettait d’arrondir les fins de mois. Pas de « maître cantier » à l’époque, mais des maîtresses cantières.
Ce sont aussi elles qui la buvaient. Les hommes, eux, préféraient le vin : la bière, moins forte en alcool, n’était « pas un truc de bonhomme ». On mesure le chemin parcouru quand on regarde les clichés publicitaires du siècle dernier, dont nous avons fait une petite collection dans notre rubrique publicité et buzz bière.
La peste noire fait basculer le marché
Le tournant, c’est le Moyen Âge et la grande épidémie de peste noire. Par peur de la contamination, la population délaisse l’eau au profit de la bière : sa fabrication, notamment l’ébullition du moût, tue les microbes. Tout le monde en boit, enfants compris.
La bière devient une production de masse, et très lucrative. Les premiers à s’en apercevoir sont les religieux. Les moines se mettent à brasser et s’arrangent pour évincer les femmes. Au XIIIe siècle, poursuit le podcast, l’Église décrète que les femmes sont impures et agit pour qu’on leur interdise de toucher aux matières premières nécessaires au brassage. En Angleterre, certaines brasseuses auraient été accusées de sorcellerie et brûlées.
Ce que les historiens nuancent
Ce récit est aujourd’hui très répandu, sur les réseaux comme dans les blogs brassicoles. Il faut le prendre pour ce qu’il est : une belle histoire, dont le fond est solide mais dont plusieurs détails restent discutés par les spécialistes. Trois points méritent d’être signalés.
- La date de 9000 avant J.-C. Les traces de fermentation céréalière les plus anciennes remontent effectivement à une dizaine de milliers d’années au Proche-Orient. Mais elles précèdent largement la Mésopotamie sumérienne, dont les tablettes évoquant le sikaru et la déesse brassicole Ninkasi datent plutôt du IIIe et du IIe millénaire avant notre ère. Entre les deux, il y a plusieurs milliers d’années de flou.
- L’histoire de la paille. Les représentations de buveurs aspirant la bière avec un chalumeau sont bien attestées sur les sceaux mésopotamiens. De là à dire que la paille a été inventée pour la bière, il y a un pas que les archéologues franchissent avec prudence.
- Les brasseuses brûlées comme sorcières. C’est le point le plus contesté. Les travaux d’historiennes comme Judith Bennett, qui a étudié les brewsters anglaises, expliquent surtout leur disparition par des facteurs économiques : l’arrivée du houblon, la conservation plus longue, l’industrialisation du brassage et les capitaux nécessaires ont progressivement écarté les femmes d’un métier devenu commercial. Le lien direct entre chasse aux sorcières et brassage, tout comme l’idée que le chapeau pointu de la sorcière viendrait des brasseuses, relève largement d’une reconstruction moderne.
Autrement dit : oui, la bière a longtemps été brassée par des femmes, et oui, elles en ont été évincées. Le mécanisme de cette éviction est simplement moins spectaculaire, et plus économique, que le bûcher.
Et aujourd’hui ?
Le podcast conclut sur une note contemporaine. Si la bière reste associée aux hommes dans l’imaginaire collectif, la réalité est plus nuancée : 40 % des Français qui en boivent sont des Françaises, et un tiers des brasseries artisanales seraient tenues par des femmes.
Ces ordres de grandeur rejoignent ce que l’on observe sur le terrain, notamment dans la scène des brasseries artisanales, où les fondatrices et cheffes brassicoles sont de plus en plus visibles. La dégustation, elle, n’a jamais eu de sexe : rappelons au passage que les femmes ont statistiquement une langue plus sensible, ce qui n’est pas exactement un handicap quand il s’agit de juger une bière.
Et vous, connaissiez-vous cette origine féminine de la bière ? Vous avez une brasseuse ou une brasserie tenue par une femme à recommander ? Dites-le-nous en commentaire, nous irons y goûter.
Source : Ah ouais ? Les questions pas si bêtes de l’actu, de Florian Gazan, « Pourquoi, sans les femmes, les hommes ne boiraient-ils pas de bière ? », RTL, 27 août 2026.


